Jeudi 7 septembre 1972

Moi qui n’avais jamais écrit grand-chose. Et c’est justement au moment où je ne devrais plus rien pouvoir écrire du tout que je m’y mets. On va bien voir. On ne va rien voir du tout. J’ai retrouvé ce carnet dans un placard de la cuisine, parmi de vieilles fiches de recettes que je me suis enfin décidé à jeter. En me demandant comment j’avais pu les laisser traîner si longtemps. Toutes ces traces de cette vieille conne que je retrouve sans cesse, même après toutes ces années. Ça me met toujours dans une fureur noire, et ça n’a pas raté cette fois non plus, j’ai dû me venger sur quelque chose. J’ai donné un coup de pied, même pas terrible, dans la porte du placard aux casseroles, et elle est tombée. Une araignée avait fait son nid là-dedans, ça s’est mis à grouiller un peu, avec légèreté, comme des petites fuites noires. Ensuite, j’ai regardé la porte et ses charnières évidemment pourries de rouille. Sinon, comment serait-elle tombée ? Je l’ai posée contre le mur, peut-être dans l’idée de l’utiliser plus tard. J’ai déjà fait ça, les collages de structures badigeonnées à la Tapiès, j’ai déjà fait tout ça. Mais quelque fois ça détend. Clouer coller brosser frotter. Bref, parmi toutes ces vieilles feuilles que j’ai jetées, daube provençale, gratin dauphinois, toutes ces merdes que je ne goûterai plus jamais, il y avait ce carnet, avec quelques pages noircies de son écriture appliquée que je ne peux voir aujourd’hui sans colère, encore d’autres recettes recueillies ici ou là. Est-ce que ça lui manque ? J’ai eu du plaisir à arracher et froisser les pages. Du plaisir, du remords, toujours la  même histoire. Puis j’ai regardé les pages vierges qui restaient. Et alors pourquoi pas ?

Je ne pense pas écrire beaucoup. Je ne pense pas écrire souvent. J’ai mal à la main, en général. Et puis au bout d’un moment, ça m’emmerde. J’étouffe.

Lundi 11 septembre 1972

Je viens de rentrer, en boitant, d’une longue promenade avec Balthus. Je n’avais pas envie d’aller aussi loin, je me serais bien contenté de faire le tour du sous-bois, là-bas au bout du champ, et de revenir me mettre au chaud, mais il faut voir comment il est. Pas moyen de lui faire entendre raison. Il n’est pourtant pas beaucoup plus jeune que moi, mais son énergie ne semble pas diminuer avec les années. Au contraire. J’avais à peine ouvert la porte qu’il a filé entre mes jambes avec des jappements d’enthousiasme. Alors, je l’ai suivi de loin, attendant qu’il revienne vers moi, une charogne quelconque dans la gueule. Tous ces kilomètres qu’il parcourt pour rien. Mais quand il bondit à ma rencontre, mon coeur se réchauffe et bondit aussi en dépit de tout le reste.

La boue arrachée par les pneus des tracteurs avait gelé et je suis resté encore une fois à regarder ces traces, planté là comme un imbécile entouré de ciel blanc, et je me suis encore une fois répété, qu’est-ce que je cherchais là-dedans, qu’est-ce que je cherchais dans tout ça ? En quoi je pouvais espérer faire mieux que tout ça ? De rage, j’ai donné un grand coup de pied dans une pierre beaucoup plus lourde et beaucoup plus enfoncée dans le sol que je ne l’avais cru. Et j’ai dû m’asseoir sur le sol glacé, avec des gémissements semblables à ceux de mon chien quand la peur le saisit.

 

Dimanche 20 février 1972

 

Une insomnie de plus. Si on m’avait dit qu’un jour, moi, le gros dormeur, le ronfleur imperturbable, je perdrais le chemin du sommeil. D’ailleurs, on ne peut même pas dire que je le perde au départ, je m’endors encore comme une brute, après quelques instants pour m’apercevoir que je suis en train de lire les yeux fermés. Mais c’est après. Ouvrir les yeux alors que rien du jour n’a encore frémi, le corps comme traversé par un seul nerf sans pitié, les muscles raides. Et savoir presque aussitôt que c’est fini.

Ça ne va pas arranger l’aspect de mon visage. Alors que tous les hommes de mon âge sont fringants, comme de jeunes chevaux, j’ai un regard de vieux. D’où la lumière a fui, à perte. Sans parler de la peau sous mes yeux, comme du papier de soie froissé, directement collé sur l’os. Depuis quand ? En combien de temps ? Vraiment, je ne saurais dire.

Mais c’est normal que tu aies des troubles du sommeil, disent ceux que j’écoute encore. Vu la – vu les – vu tout ce que tu… Puis ils se taisent, paralysés par la honte.

Aux beaux jours, je fume à ma fenêtre devant l’aube terriblement lente que nous avons ici. Et quand il fait froid… je ne sais pas. J’ai connu d’autres réveils aux aurores, quand je me dressais exalté dans mon lit, le coeur rapide. Le souffle, l’excitation, le besoin fiévreux de me mettre au travail. Traversant la maison jusqu’à l’atelier en m’efforçant de ne rien faire grincer de ce parquet. Aujourd’hui, au moins, je ne risque plus de réveiller personne.