La découverte des carnets : version 1

Quand j’ai visité cette maison, j’ai tout de suite su que je n’en voulais pas. Une ruine inhabitée depuis plus de vingt ans. Il régnait là-dedans une atmosphère de tombeau et de désastre. Un vieux peignoir pendait à la patère de la salle de bains, et je me suis penchée sur la baignoire le nez pincé, comme si j’allais y découvrir un symposium d’insectes noirs et humides. L’agente immobilière grimaçait près de moi tandis que nous arpentions les pièces sinistres. Peut-être n’aurait-elle pas dû se vêtir ainsi entièrement de blanc, ai-je pensé brièvement. Avant de poser les yeux, dans l’angle d’une chambre, sur un fatras d’où émergeait un paquet de petits carnets de cuir, maintenus ensemble par une ficelle à rôti. Et là, je ne sais pas ce qui m’a pris. Il me les faut, ai-je pensé. Dites, je peux emporter ça ? Discrètement ? L’agente immobilière continuait à se tenir à distance de toutes choses. Ça ? répéta-t-elle dans une moue, mais elle n’hésita pas très longtemps. Je devrais vous dire non, mais franchement, vu que ça va être jeté à la poubelle, si ça peut vous faire plaisir… Je n’avais jamais entendu parler d’Ostende.

La découverte des carnets : version 2

Le vide-grenier battait son plein dans ce petit village percheron où j’ai de vieux amis, et, une fois de plus, je m’y suis laissée entraîner. Dans cette odeur de poussière et de vapeur de saucisse. Le cuistot de la buvette était visiblement ivre. Il va se brûler, celui-là, m’a glissé mon amie qui avançait avec aisance le long des étals surchargés, comme si nous n’étions pas entourées d’horreurs, comme si le spectacle des jouets usés et des bibelots atroces ne lui causait pas de désagrément particulier – alors que j’éprouvais, de mon côté, de brutaux serrements de cœur. Nés autant de la mélancolie que du dégoût. De plus, j’avais peur des chiens qui frôlaient mes jambes. Pas mal, cette lampe, a dit mon amie en s’arrêtant devant un objet d’époque indéterminée. Mmoui, ai-je marmonné tandis que mon regard se laissait attirer par quelque chose que je ne pouvais encore identifier, et qui allait m’occuper des années entières. Ce sont les carnets d’un peintre de par ici qui était devenu fou, m’a dit l’homme qui tenait l’emplacement. Je les ai récupérés quand ils ont décidé de raser sa maison. C’était mon voisin, vous comprenez. Ah, ai-je dit en me penchant un peu plus vers eux. Ils étaient rangés avec le plus de soin possible dans une boîte à chaussures dépourvue de couvercle. Il s’appelait comment, ce peintre ? ai-je demandé sans être certaine que la réponse pouvait m’intéresser. Ostende, a dit l’homme, vous connaissez ? Il y a beaucoup de gens qui croient connaître, mais c’est à cause de la ville du même nom. Mais je n’ai rien répondu. J’étais sûre d’avoir entendu parler de lui, sans pour autant pouvoir y associer un style ou une toile en particulier.

La découverte des carnets : version 3

Une rumeur prétend qu’Ostende m’aurait remis ces carnets en mains propres, dans le point d’orgue d’une relation houleuse dont nous aurions fini par nous extraire bouleversés et amers*. Il aurait accompagné son geste du commentaire suivant : vous êtes la seule personne capable de me comprendre.

Cette rumeur grandiloquente est dépourvue de tout fondement.
(*Une partie de cette relation supposée est rapportée, quoique de façon assez elliptique, dans mon premier roman ; s’y reporter ne fournira cependant pas autre chose qu’un éclairage biaisé et sujet à caution sur la vraie vie du peintre.)

La découverte des carnets : version 4

J’idolâtrais depuis longtemps Ostende quand j’ai eu connaissance de l’existence de ces carnets. Ils étaient détenus par un antiquaire jaloux du secret de leur origine, et qui semblait pourtant, paradoxalement, n’avoir qu’une conscience hésitante de leur immense valeur. Les mettant toutefois en vente à un prix propre à décourager les dilettantes, les simples curieux et les intellectuels ne cotisant pas dans la tranche maximale. Vous comprenez, énonçait-il de sa voix nasillarde (et je me suis plusieurs fois demandé par la suite si cette voix ne devait pas son caractère nasillard à l’atmosphère particulière, chargée de poussière et d’encaustique, dans laquelle il passait ses journées), je ne sais pas trop ce que ça peut valoir, je préfère ne pas prendre de risques.*

Mais, ai-je rétorqué en inhibant le plus possible l’expression de mon indignation, savez-vous au moins qui est Ostende ? Moi qui n’avais jamais raté une seule exposition de lui, fût-elle insignifiante (mais une exposition d’Ostende pouvait-elle être insignifiante ?), moi qui m’étais déplacée pour lui dans les lieux les plus improbables, jusqu’à une galerie sise dans le quinzième arrondissement de Paris, en face d’une maternité haut de gamme tenue par des bonnes sœurs, moi qui avais hanté les marchés au livre ancien à l’affût des dernières monographies qui me manquaient, je le regardais avec suspicion et dépit et une jalousie certaine, car il n’était pas soumis à cette dictature, il avait la chance d’échapper à ce fanatisme.

(*Même après qu’il a eu consenti à un rabais substantiel, j’ai dû me rendre à ma banque pour y contracter un emprunt. Je suis encore, aujourd’hui, en train de le rembourser, à raison de 221,56€ par mois. Dans quatre ans et trois mois, j’en serai libérée.)