Derniers témoins

Dans ce livre déjà ancien de Svetlana Alexievitch sur lequel je ne préfère ne pas poser de qualificatif (de peur de tomber dans les bien éculés « bouleversant » ou « poignant » qui demeureraient bien en deçà de ce que j’ai ressenti à sa lecture), ce passage, pas tout à fait au hasard :

« Est-ce que Dieu voyait tout ça ? Et qu’est-ce qu’il en pensait ? »

Ioura Karpovitch, huit ans en 1940

J’ai vu ce qu’on ne doit pas voir… Ce qu’un homme ne doit pas voir. Et moi, j’étais petit…

J’ai vu un soldat courir et… comme trébucher. Tomber. Gratter longtemps la terre, la serrer dans ses bras…

J’ai vu nos soldats prisonniers, emmenés à travers le village. En longues colonnes. Leurs capotes déchirées, brûlées. Là où ils faisaient halte pour la nuit, l’écorce des arbres était rongée. Pour toute nourriture, on leur jetait du cheval crevé… Ils se l’arrachaient…

J’ai vu, une nuit que j’étais allé sur le remblai, un convoi allemand brûler. Au matin, on a couché sur les rails tous ceux qui travaillaient aux chemins de fer et une locomotive leur a roulé dessus…

J’ai vu atteler des hommes à des voitures à cheval. Ils portaient des étoiles jaunes sur le dos… On les faisait avancer à coups de fouet. Ceux qui étaient dans les voitures s’amusaient bien…

J’ai vu arracher des enfants à leurs mères à coups de baïonnette. Pour les jeter dans le feu. Dans le puits… Par chance, on y a échappé, Maman et moi…

J’ai vu pleurer le chien du voisin. Il était sur le tas de cendres qui avait été leur maison. Seul… Il avait les yeux d’un vieil homme…

Et moi, j’étais petit…

J’ai grandi avec ça… J’ai grandi, sombre et méfiant, j’avais mauvais caractère. Quand quelqu’un pleure, je n’ai pas pitié, au contraire je me sens mieux parce que, moi, je ne sais pas pleurer. Je me suis marié deux fois, et deux fois ma femme m’a quitté, personne ne me supporte longtemps. C’est difficile de m’aimer. Je sais…

C’était il y a longtemps… Et maintenant, je voudrais savoir : est-ce que Dieu voyait tout ça ? Et qu’est-ce qu’il en pensait ?