Dimanche 20 février 1972

 

Une insomnie de plus. Si on m’avait dit qu’un jour, moi, le gros dormeur, le ronfleur imperturbable, je perdrais le chemin du sommeil. D’ailleurs, on ne peut même pas dire que je le perde au départ, je m’endors encore comme une brute, après quelques instants pour m’apercevoir que je suis en train de lire les yeux fermés. Mais c’est après. Ouvrir les yeux alors que rien du jour n’a encore frémi, le corps comme traversé par un seul nerf sans pitié, les muscles raides. Et savoir presque aussitôt que c’est fini.

Ça ne va pas arranger l’aspect de mon visage. Alors que tous les hommes de mon âge sont fringants, comme de jeunes chevaux, j’ai un regard de vieux. D’où la lumière a fui, à perte. Sans parler de la peau sous mes yeux, comme du papier de soie froissé, directement collé sur l’os. Depuis quand ? En combien de temps ? Vraiment, je ne saurais dire.

Mais c’est normal que tu aies des troubles du sommeil, disent ceux que j’écoute encore. Vu la – vu les – vu tout ce que tu… Puis ils se taisent, paralysés par la honte.

Aux beaux jours, je fume à ma fenêtre devant l’aube terriblement lente que nous avons ici. Et quand il fait froid… je ne sais pas. J’ai connu d’autres réveils aux aurores, quand je me dressais exalté dans mon lit, le coeur rapide. Le souffle, l’excitation, le besoin fiévreux de me mettre au travail. Traversant la maison jusqu’à l’atelier en m’efforçant de ne rien faire grincer de ce parquet. Aujourd’hui, au moins, je ne risque plus de réveiller personne.