La découverte des carnets : version 4

J’idolâtrais depuis longtemps Ostende quand j’ai eu connaissance de l’existence de ces carnets. Ils étaient détenus par un antiquaire jaloux du secret de leur origine, et qui semblait pourtant, paradoxalement, n’avoir qu’une conscience hésitante de leur immense valeur. Les mettant toutefois en vente à un prix propre à décourager les dilettantes, les simples curieux et les intellectuels ne cotisant pas dans la tranche maximale. Vous comprenez, énonçait-il de sa voix nasillarde (et je me suis plusieurs fois demandé par la suite si cette voix ne devait pas son caractère nasillard à l’atmosphère particulière, chargée de poussière et d’encaustique, dans laquelle il passait ses journées), je ne sais pas trop ce que ça peut valoir, je préfère ne pas prendre de risques.*

Mais, ai-je rétorqué en inhibant le plus possible l’expression de mon indignation, savez-vous au moins qui est Ostende ? Moi qui n’avais jamais raté une seule exposition de lui, fût-elle insignifiante (mais une exposition d’Ostende pouvait-elle être insignifiante ?), moi qui m’étais déplacée pour lui dans les lieux les plus improbables, jusqu’à une galerie sise dans le quinzième arrondissement de Paris, en face d’une maternité haut de gamme tenue par des bonnes sœurs, moi qui avais hanté les marchés au livre ancien à l’affût des dernières monographies qui me manquaient, je le regardais avec suspicion et dépit et une jalousie certaine, car il n’était pas soumis à cette dictature, il avait la chance d’échapper à ce fanatisme.

(*Même après qu’il a eu consenti à un rabais substantiel, j’ai dû me rendre à ma banque pour y contracter un emprunt. Je suis encore, aujourd’hui, en train de le rembourser, à raison de 221,56€ par mois. Dans quatre ans et trois mois, j’en serai libérée.)