Lundi 11 septembre 1972

Je viens de rentrer, en boitant, d’une longue promenade avec Balthus. Je n’avais pas envie d’aller aussi loin, je me serais bien contenté de faire le tour du sous-bois, là-bas au bout du champ, et de revenir me mettre au chaud, mais il faut voir comment il est. Pas moyen de lui faire entendre raison. Il n’est pourtant pas beaucoup plus jeune que moi, mais son énergie ne semble pas diminuer avec les années. Au contraire. J’avais à peine ouvert la porte qu’il a filé entre mes jambes avec des jappements d’enthousiasme. Alors, je l’ai suivi de loin, attendant qu’il revienne vers moi, une charogne quelconque dans la gueule. Tous ces kilomètres qu’il parcourt pour rien. Mais quand il bondit à ma rencontre, mon coeur se réchauffe et bondit aussi en dépit de tout le reste.

La boue arrachée par les pneus des tracteurs avait gelé et je suis resté encore une fois à regarder ces traces, planté là comme un imbécile entouré de ciel blanc, et je me suis encore une fois répété, qu’est-ce que je cherchais là-dedans, qu’est-ce que je cherchais dans tout ça ? En quoi je pouvais espérer faire mieux que tout ça ? De rage, j’ai donné un grand coup de pied dans une pierre beaucoup plus lourde et beaucoup plus enfoncée dans le sol que je ne l’avais cru. Et j’ai dû m’asseoir sur le sol glacé, avec des gémissements semblables à ceux de mon chien quand la peur le saisit.